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17 dicembre 2019 2 17 /12 /dicembre /2019 06:00

Marx à la rencontre de Spinoza

En rendant compte à son père de ses activités pendant la première année d’études à l’université de Berlin, d’octobre 1836 à novembre 1837, Karl Marx écrivait qu’après s’être essayé à la composition d’un système de philosophie du droit, il avait compris qu’il s’était fourvoyé dans des constructions « trichotomiques » proches du schéma fondamental de Kant. Une évidence s’était alors imposée à son esprit : pour arriver à ses fins, il lui fallait passer par la philosophie, qu’il n’avait alors étudiée qu’en relation avec les problèmes d’une métaphysique du droit. « Je pouvais ainsi, la conscience tranquille, me jeter de nouveau dans ses bras, et j’écrivais un nouveau système métaphysique ; ce travail terminé, j’étais contraint d’en reconnaître l’absurdité ainsi que l’inanité de toutes mes aspirations passées ». Sous ces aveux sincères, on devine sans mal l’ambition de l’étudiant alors âgé de 19 ans, dont la précocité a de quoi étonner, même si la postérité de Hegel offre des cas similaires de maturité intellectuelle. Aucune trace n’est restée des travaux systématiques que Marx annonçait à son père ni des cahiers d’études auxquels il se réfère dans sa lettre, en parlant de l’habitude qu’il avait contractée de pratiquer une sorte de compilation des auteurs lus, en « griffonnant des réflexions » parmi les extraits de lecture; nous disposons, en revanche, d’une série de cahiers datant des deux dernières années universitaires de Marx à Berlin, lorsqu’il se préparait à obtenir les « honneurs » d’un doctorat de philosophie. Il avait choisi pour thème — probablement sous l’impulsion de son ami du moment Bruno Bauer, dozent en théologie à l’université de Bonn — la philosophie épicurienne, comme en témoignent les sept cahiers d’un travail préparatoire entrepris en vue de la thèse de doctorat. Il pensait la soutenir à l’université de Berlin et devait donc se préparer à l’examen oral qui se passait sous la forme d’un « colloque » d’un quart d’heure environ. De Bonn, Bruno Bauer l’informait des démarches et formalités auxquelles il fallait se soumettre. « J’ai entendu dire (…), que l’examen tourne principalement et régulièrement autour d’Aristote, de Spinoza et de Leibniz, un point c’est tout. Dépêche-toi !» (1).

Les cahiers consacrés à Épicure datent du semestre d’hiver 1838-1839 et du semestre d’été 1839. Les références directes à Spinoza y sont rares, mais il ne serait pas difficile de démontrer que l’étudiant plus épris de philosophie que de science juridique n’ignorait pas l’enseignement du penseur, tailleur d’instruments d’optique, à qui Heinrich Heine avait rendu cet hommage:

« Tous nos philosophes contemporains regardent, sans le savoir peut-être, à travers les lunettes que Baruch Spinoza a polies. » Parmi les thèmes abordés dans ces travaux préparatoires à propos de la philosophie platonicienne, il y a la figure de Christ comparée à celle de Socrate, sujet traité par le théologien FC Baur dans son livre l’Élément chrétien dans le platonisme ou Socrate et Christ (1837). Selon l’auteur, la philosophie socratique et le christianisme sont, d’après leur point de départ, dans le même rapport que la connaissance de soi et la conscience du péché ; en outre, aucune philosophie de l’Antiquité ne revêt autant que le platonisme le caractère d’une religion. Les commentaires du jeune aspirant « docteur » trahissent une réflexion tourmentée qui laisse deviner le combat intérieur dont avaient témoigné, trois années plus tôt, les essais poétiques de l’étudiant. Marx semble avoir eu le pressentiment qu’une sorte de contrainte le plaçait devant un choix décisif, alors que l’analogie même proposée par le théologien devait lui paraître irrecevable. En suivant son raisonnement critique, on est amené à conclure que le besoin d’une nouvelle lecture de Spinoza, notamment du Traité théologico-politique, devait s’imposer à son esprit. Voici, en effet, quelques passages significatifs d’un texte qui est comme une indication à rechercher dans l’enseignement spinozien à la fois la solution d’un problème éthique et l’issue existentielle en face de l’« embarras juif » (la judische Befangenheit) que l’étudiant, converti « de force » à l’âge de six ans, devait éprouver à un moment critique du destin du judaïsme allemand (2).

Il nous semble que (…) la comparaison de Socrate et de Christ prouve juste le contraire de ce que l’on veut prouver, à savoir le contraire d’une analogie entre Socrate et Christ. Certes, la connaissance de soi et la conscience du péché sont l’une par rapport à l’autre ce que l’universel est par rapport au particulier, autrement dit ce que la philosophie est par rapport à la religion. Cette position est celle de chaque philosophe, à quelque époque qu’il appartienne, ancienne ou moderne. Ce serait la séparation éternelle des deux domaines plutôt que leur unité, donc un genre de relation, car toute séparation suppose une unité. Cela voudrait dire simplement que le philosophe Socrate est par rapport à Christ ce qu’un philosophe est par rapport à un précepteur de religion. (…) Par conséquent, s’il existe ici une analogie entre Socrate et Christ, ce serait en ce sens que Socrate est la philosophie incarnée et Christ la religion personnifiée.Seulement, il ne saurait être question ici d’un rapport général entre la philosophie et la religion ; la question est plutôt de savoir quel est le rapport de la philosophie incarnée à la religion incarnée. (…)

On pourrait éventuellement accepter l’affirmation de Baur qu’aucune philosophie de l’Antiquité n’est, autant que le platonisme, empreinte de religion. Cela signifierait toutefois simplement qu’aucun philosophe n’a enseigné la philosophie avec davantage de ferveur religieuse ou que pour nul autre la philosophie n’avait autant que pour lui le caractère et la forme d’un culte quasi religieux. Pour les philosophes à la pensée plus intensive, tels Aristote, Spinoza, Hegel, leur attitude elle-même avait un caractère plus universel, moins immergé dans le sentiment empirique ; voilà pourquoi en revanche, l’enthousiasme d’Aristote — quand il glorifie la

(…) dans Y Ethique de Spinoza, il est légitime de présumer que Marx avait déjà plus qu’une connaissance vague de cette œuvre. Dans la thèse proprement dite, plusieurs des thèmes esquissés ou développés dans les travaux préparatoires n’ont pas été traités ; plus exactement, ils figurent au sommaire de l’Appendice, dont seuls quelques fragments ont été conservés (4). Spinoza n’est mentionné qu’une fois à propos de certaines critiques de la thèse, attribuée à Epicure, selon laquelle les atomes posséderaient des qualités. Ces critiques justifient leur opinion en affirmant qu’ils ne sauraient pas concilier les qualités de l’atome avec le concept de l’atome. Marx qualifie cette opinion de « platitude » et ajoute : « Spinoza dit que l’ignorance n’est pas un argument (5). Si chacun voulait effacer les passages qu’il ne comprend pas chez les Anciens, on aurait fait bientôt tabula rasa (6). » On est tenté de parler d’une lecture spinoziste d’Épicure par Marx ; tant au plan de la physique atomiste que de l’éthique, les concepts de raison, de sensibilité, de conscience et de superstition concourent à la conception d’un « matérialisme » qui n’est pas sans lien avec le rationalisme défini par Spinoza en relation avec le « deuxième genre de connaissance ».

Nous arrivons ainsi à un moment où le futur « docteur », probablement en vue de l’examen oral auquel étaient astreints les candidats au doctorat de Berlin, va reprendre certaines lectures philosophiques, alors au programme de la faculté: Aristote, Leibniz, Spinoza, Locke, Kant. Voici donc la première preuve palpable de cette habitude dont Marx avait fait part à son père trois ans auparavant ; il s’agit de huit cahiers contenant des extraits puisés dans les écrits suivants :

Aristotelis de anima libri tres, Iéna 1833. Deux cahiers, 26 pages d’extraits ; traduction littérale de plusieurs chapitres.

Benedicti de Spinoza opera…, édition de HEG Paulus, vol. I, Iéna 1802. Trois cahiers, 38 pages d’extraits, dont 160 puisés dans le Tractatus theologico-politicus (pp. 156- 428) et 60 dans Epistolae doctorum quorundem vivorum ad B. de S. et auctoris responsiones… (pp. 447-700).

Le troisième cahier contient, outre six pages d’extraits de la correspondance de Spinoza, 16 pages d’extraits d’une grammaire italienne.

Gothofredi Guillelmi Leibnitii opera omnia…, t. II, Genève 1768. Un cahier, dont pages remplies d’extraits de divers écrits latins et français.

David Hume über die menschliche Natur. Traduction de l’anglais, 3 vol., Halle 1790-1792. Un cahier, dont 16 pages remplies d’extraits du premier volume. Karl Rosenkranz, Geschichte der Kantschen Philosophie, Leipzig 1840. Un cahier, dont près de 15 pages remplies de notes biographiques et bibliographiques.

L’examen des cahiers consacrés à Spinoza fait apparaître les particularités suivantes : Le premier cahier in-quarto comporte neuf feuillets, dont 16 pages sont remplies d’extraits de l’écriture de Marx. Le premier feuillet fait office de couverture où l’on peut lire ce titre écrit par le copiste calligraphe :

Spinoza Theologisch-politischer Traktat.

En dessous, de la main de Marx :

von

Karl Heinrich Marx. Berlin 1841.

(…)

Notes:

(1) Lettre du 30 mars 1840, MEGA I, 1/2, p. 238.

(2) Les deux essais que Marx publiera en 1844 dans lesDeutsch-Französische Jahrbücher sous le titre » Zur Judenfrage » (A propos de la question juive) ont ce double caractère d’une exégèse juridique et d’une profession de foi que l’on pourrait dire « rétroactive ». dans les deux cas, la rencontre spirituelle avec Spinoza fut pour l’auteur, qu’une question d’héritage avait mis en conflit avec sa mère et ses parents juifs de Hollande, un événement décisif.

(3) Cahiers sur la philosophie d’Epicure, VI, Marx-Engels-Werke (MEW), vol. supplémentaire, Berlin 1968, pp.

(4) Voir MEW, op. cit., p. 265. Le thème de l’Appendice est la « Critique de la polémique de Plutarque contre la théologie d’Épicure ».

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